La tapisserie de Bayeux et les échanges (linguistiques) franco-anglais

Le Président Emmanuel Macron a annoncé le 18 janvier 2018 que la France allait prêter au Royaume-Uni la tapisserie de Bayeux, datée du XIe siècle, qui raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, en signe des liens ancestraux qui unissent les deux rives de la Manche.

Si l’intention politique de gommer ainsi symboliquement l’éloignement dû au Brexit est évidente, la réalité profonde de cette proximité l’est peut-être moins pour beaucoup de Britanniques et de Français, dont l’identité est moins antinomique que les souvenirs de cette conquête elle-même et surtout de l’Empire napoléonien ou de la guerre de Cent Ans ne peuvent le laisser imaginer. A commencer par celle de leur langue.

Des emprunts multiples dans les deux sens

Qui sait, en effet, que la langue anglaise a emprunté à l’ancien français, lors des débuts de l’anglais moderne, autour de 1500-1660, des mots comme chance, cadence, compute, secure ? Et que par l’une de ces ruses dont l’Histoire a le secret, la langue française réutilise aujourd’hui des mots qui lui « appartenaient », tels que challenge, manager, toast… mais dont le sens n’a pas toujours suivi la même évolution, apparaissant ainsi à la plupart des locuteurs comme des mots directement issus de la perfide Albion ?

De leur côté, les emprunts du français à l’anglais ne datent pas de la mondialisation et de son inséparable « franglais » qui désole les puristes et ravit les linguistes curieux : c’est depuis le XVIIIe siècle, avec l’admiration d’auteurs comme Voltaire pour le régime politique anglais des Lumières, que le français lui a emprunté de nombreux mots, en modifiant parfois leur sens : on pense à  sentimental, à whisky, ou encore au fameux spleen romantique… Et c’est ainsi que l’on compte aujourd’hui entre 2000 et 2800 mots d’origine anglaise dans la langue française.

Mais si l’emprunt d’un mot à une autre culture peut enrichir la langue en lui apportant une nuance supplémentaire, confondre les syntaxes occasionne plutôt des confusions de sens que l’on ne saurait trop déconseiller.

Aussi ne dites pas :

Le plus tu es fort, le plus tu… (sur le modèle the most… the most…)
mais plus tu es… plus tu es…

Cinq ans en arrière (five years ago)
mais il y a cinq ans

C’est juste pas possible
mais ce n’est tout simplement pas possible

Faire sens (to make sense)
mais avoir un sens

Basé à… (based in…)
mais domicilié à

Être en charge d’une personne (in charge of)
mais avoir la charge d’une personne

Ne dites pas encore :
« Quoi qu’il en soit, le plus le Brexit approche, le plus les liens se distendent, et il n’était juste pas possible que le Président Macron, étant en charge de la politique étrangère de la France, n’imagine aucune action symbolique : le prêt de la tapisserie basée à Bayeux et probablement confectionnée par des artisans anglais mille ans en arrière fait sens. »

Mais :
« Quoi qu’il en soit, plus le Brexit approche, plus les liens se distendent, et il n’était tout simplement pas possible que le Président Macron, ayant la charge de la politique étrangère de la France, n’imagine aucune action symbolique : le prêt de la tapisserie domiciliée à Bayeux et probablement confectionnée par des artisans anglais il y a près de mille ans a un sens. »

Isn’t it ?

Par Jacques Gaillard

Photo de M. Jacques Gaillard

Ouvrages de Jacques Gaillard aux éditions Arnaud Franel :
ID Reflex’ Français, du bon usage à l’écrit et à l’oral
ID Reflex’ Métiers de l’édition


A propos de l'Auteur :
Linguiste de formation, Jacques Gaillard a exercé les fonctions de directeur éditorial d'une grande maison d'édition.

1 Commentaire

Got Something To Say:

Votre adresse eMail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

[…] du Lycée Claude Monet dans leurs aventures littéraires. Il nous a également gratifiés d’un article toujours d’actualité sur les emprunts mutuels du Français et de l’Anglais, et les fautes à ne pas […]

Centre de préférences de confidentialité

Nécessaire

Ces cookies évitent aux utilisateurs inscrits de se reconnecter à chaque visite.

Cookies d'identification.

Publicité

Analytics

Google Analytics nous permet de suivre l'audience de notre blog.

Google Analytics

Other

Centre de préférences de confidentialité

Nécessaire

Ces cookies évitent aux utilisateurs inscrits de se reconnecter à chaque visite.

Cookies d'identification.

Publicité

Analytics

Google Analytics nous permet de suivre l'audience de notre blog.

Google Analytics

Other